
« La réécriture relève de l’art et de l’acte créateur. La récriture, de la correction et de l’altération. »
Faut-il réécrire les classiques de la littérature pour ne pas offenser nos sensibilités contemporaines ?
C’est la question brûlante que pose Loubna Serraj en ouvrant ce nouvel épisode d’En Roue Livres ! Pour y répondre, elle s’appuie sur le court essai de l’historienne et écrivaine Laure Murat, Toutes les époques sont dégueulasses, publié aux éditions Verdier dans la collection « La petite jaune ».
Un épisode à la fois dense et limpide, porté par une réalisation particulièrement soignée de Hamza Nouhi, où la justesse du montage laisse toute sa place à la réflexion.
Réécriture vs récriture : la nuance qui change tout
Loubna met d’abord en lumière une distinction conceptuelle et orthographique cruciale que fait Laure Murat pour sortir du flou artistique :
- La réécriture : C’est l’acte créateur, le geste artistique. C’est Racine qui réinvente Phèdre à partir d’Euripide, ou le travail vivant de traduction, d’adaptation et de pastiche.
- La récriture : C’est le remaniement à des fins de mise aux normes morales ou typographiques. Ce travail, sans intention esthétique, est celui des comités éditoriaux, des avocats ou des sensitivity readers chargés de lisser un texte pour éviter les vagues.
Dès lors, le problème est posé différemment : ce n’est pas la réécriture qui pose souci, c’est la récriture.
Le piège du lissage et le cynisme économique
L’épisode décortique les incohérences de ces vagues de récritures (comme dans James Bond ou les œuvres d’Agatha Christie). Modifier les textes du passé pour en gommer le racisme ou le sexisme revient parfois à effacer une information historique essentielle, voire à construire l’illusion d’un monde d’où les discriminations auraient disparu.
Mais la véritable force de l’analyse de Laure Murat, relayée par Loubna, est de déplacer le débat hors des guerres culturelles habituelles (wokisme versus censure).
Cette frénésie de nettoyage est avant tout le produit d’un cynisme économique néolibéral : les éditeurs cherchent simplement à préserver la valeur lucrative de leurs best-sellers auprès des nouvelles générations. Le cas des livres de Roald Dahl, récrits juste avant la vente massive de ses droits à Netflix, en est l’exemple le plus flagrant.
La troisième voie : contextualiser et créer
Plutôt que la récriture corrective et la falsification des textes d’auteurs décédés, l’épisode explore des solutions bien plus stimulantes :
- La contextualisation : Utiliser les préfaces, les postfaces et les appareils de notes pour expliquer l’époque et « mettre de l’intellect à la place de l’affect », sans dénaturer l’œuvre.
- La création : Répondre aux travers du passé par le pouvoir de l’imagination. C’est ce qu’a fait Pénélope Bagieu en adaptant Sacrées Sorcières, ou Percival Everett avec son roman James (2024), qui réécrit les aventures de Huckleberry Finn du point de vue de l’esclave Jim.
La conclusion de Laure Murat est aussi simple que percutante : si un livre du passé vous choque, personne ne vous oblige à le lire. Passez à autre chose et tournez-vous plutôt vers la richesse de la création contemporaine.
Un podcast de Loubna Serraj
Réalisation : Hamza Nouhi
Production : Les Bonnes Ondes
À propos du Studio Les Bonnes Ondes
Ce podcast est une production originale du Studio Les Bonnes Ondes, basé à Casablanca. Nous sommes le premier studio indépendant de podcasts au Maroc dédié au documentaire sonore et au récit immersif. Nous explorons la société, la culture et la mémoire collective à travers des créations audio engagées.
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