Podcast Afrique.
Jotaay.2 novembre 202696 min

31. Ragal du ko def 2

Fatigue de compassion, surconsommation d'information et foi entre amies

Dans cet épisode de Jotaay, podcast qui observe la société sénégalaise sous différents angles, l'animatrice invite des amies à parler librement, du coq à l'âne. D'une vidéo violente regardée dans un bus à la fatigue de compassion, de « Que crève le capitalisme » d'Hervé Kempf à « 1984 », elles s'interrogent sur ce que l'excès d'information fait à leur génération, sur la difficulté de garder de la nuance et sur la place de la foi musulmane dans leurs choix de tous les jours.

Une génération désensibilisée par le flux d’images

Dans cet épisode de Jotaay, la créatrice du podcast réunit des amies autour de son micro pour une conversation libre, sans plan, qu’elles qualifient elles-mêmes de « coq-à-l’âne ». Le point de départ est une scène vue dans un bus : un adolescent fait défiler sur TikTok la vidéo d’un homme abattu, la montre à son voisin, puis passe à la suivante. Pour l’animatrice, cette génération, qui a grandi avec les réseaux sociaux depuis l’âge de dix ans, est « désensibilisée » face à la violence et aux injustices. Ses amies prolongent : à force de consommer de l’information sans prendre le temps de la filtrer, on perd l’esprit critique et on devient plus facile à manipuler. L’une d’elles raconte une semaine où elle a appris coup sur coup trois féminicides en deux jours au Sénégal, des drames en France, aux États-Unis ou en Palestine, au point de ne plus pouvoir rien faire. Elle nomme ce qu’elle a ressenti : la « fatigue de compassion », l’épuisement de celui qui reçoit trop d’informations pour y répondre avec la même empathie.

Une autre se souvient avoir découvert ce mécanisme en 2020, confinée pendant le mouvement Black Lives Matter : chaque vidéo la rendait anxieuse, jusqu’à ce qu’elle apprenne à réguler ses émotions plutôt qu’à fuir l’information.

Le capitalisme au fond de toutes les discussions

La conversation glisse vers ce que les participantes voient comme la racine du problème. L’une admire ses collègues d’organismes communautaires qui se déplacent à vélo, achètent de seconde main et mangent de saison, et y retrouve des valeurs qui lui parlent en tant que musulmane : penser aux autres et aux générations futures. Une autre lit « Purification of the Heart » de Hamza Yusuf et en cite un passage sur la compétition, présentée comme une maladie de la civilisation, avec l’exemple des anciens marchands qui fermaient boutique après une bonne journée pour laisser vendre les autres. Une troisième cite « Que crève le capitalisme » d’Hervé Kempf, dont la dernière page l’a touchée : « Consommer moins, répartir mieux. Moins de biens, plus de liens. » Elles parlent d’un quotidien où l’on ne produit plus de pensée, où une alarme connectée réveille et où chaque silence se comble avec un podcast ou une vidéo, au point de regarder des vidéos d’une minute en vitesse double.

Elles relient cette accélération à l’appauvrissement du vocabulaire, en évoquant « 1984 », où un parti contrôle les esprits en réduisant la langue, et à l’écart qu’elles constatent avec leurs jeunes frères et sœurs.

Savoir dire « je ne sais pas »

Un autre fil porte sur la connaissance. L’une rapporte l’histoire, entendue lors d’un symposium, d’un homme qui vendait au bord d’une route des pierres ramassées sur la plage et savait dire à chaque client laquelle lui convenait et pourquoi : pour elle, on n’apprend plus rien en profondeur, alors que dans un village chacun maîtrisait un savoir. Les amies déplorent que personne n’ose plus dire « je ne sais pas », que l’on débatte de sujets qu’on ne connaît pas, notamment des droits des femmes, et que tout devienne noir ou blanc. Elles défendent la nuance : on peut être contre un système et en être victime, faire une mauvaise action sans être une mauvaise personne. Elles rejettent aussi la distinction entre lettrés et illettrés, puisque chacun sait quelque chose que l’autre ignore, et critiquent l’« adultisme », l’idée qu’un adulte sait forcément mieux.

Elles abordent la difficulté de faire une remarque à un proche sans heurter son ego, et le malaise que provoque toute critique, même bienveillante.

La foi comme boussole au quotidien

La dernière partie est plus personnelle. Les participantes expliquent comment l’islam leur sert de repère : la religion comme relation à la fois verticale, avec Dieu, et horizontale, avec les autres ; le verset sur la communauté qui encourage le bien ; le poids que ressentent les femmes voilées, regardées comme si elles devaient porter un comportement exemplaire pour tous. Elles parlent de la pression à suivre le groupe, du sentiment d’être étrangère dans sa propre société et de l’importance d’accepter d’être mal à l’aise pour rester fidèle à ses valeurs. L’une raconte comment choisir une seule valeur, la patience, a déteint sur ses finances, son sport et ses relations.

En guise de mot de la fin, l’une retient que l’être humain complique tout, une autre qu’elle essaie de vivre chaque journée comme si c’était la dernière, pour mieux profiter de ses proches.

Les références de l’épisode

  • « Purification of the Heart », Hamza Yusuf : livre de poèmes sur les maladies du cœur traduits et commentés, cité à propos de la compétition.
  • « Que crève le capitalisme », Hervé Kempf : livre dont une participante lit la conclusion.
  • « 1984 » : roman cité pour sa description d’un parti qui contrôle la pensée en appauvrissant la langue.
  • Black Lives Matter : le mouvement de 2020 qui a fait prendre conscience à une participante de la fatigue de compassion.

Au fil de l’épisode

  • 00:00:55 : Halloween au bureau et la scène du bus, une vidéo violente regardée sur TikTok
  • 00:03:00 : une génération désensibilisée par les réseaux sociaux
  • 00:04:28 : consommer de l’information sans esprit critique
  • 00:07:08 : trois féminicides en deux jours au Sénégal et la fatigue de compassion
  • 00:09:16 : l’exemple des collègues qui vivent sobrement
  • 00:12:13 : « Purification of the Heart » et la compétition comme maladie de la civilisation
  • 00:14:26 : le capitalisme, racine de tous les problèmes selon les participantes
  • 00:17:28 : ne plus laisser de silence à son cerveau
  • 00:21:35 : « Que crève le capitalisme » d’Hervé Kempf
  • 00:24:21 : la religion, relation verticale et horizontale
  • 00:28:47 : « 1984 » et l’appauvrissement du langage
  • 00:32:42 : l’écart entre les générations
  • 00:38:16 : passer vite à autre chose face à un crime
  • 00:39:33 : 2020, Black Lives Matter et l’anxiété face aux images
  • 00:41:56 : l’homme qui vendait des pierres, ou le savoir en profondeur
  • 00:45:19 : savoir dire « je ne sais pas »
  • 00:52:36 : les actes reflètent-ils nos valeurs ?
  • 00:55:59 : être contre un système et en être victime, la nuance
  • 01:05:26 : l’ego et la difficulté de faire une remarque à un proche
  • 01:13:43 : lettrés et illettrés, et l’adultisme
  • 01:19:11 : la pression du groupe et le repère de la foi
  • 01:24:46 : se sentir étrangère et accepter d’être mal à l’aise
  • 01:27:12 : la patience appliquée à toute sa vie
  • 01:32:04 : les mots de la fin

FAQ

Qu’est-ce que la fatigue de compassion évoquée dans Jotaay ?

Une participante la décrit comme l’épuisement de celui qui reçoit trop d’informations douloureuses pour y répondre avec la même empathie. Elle l’a ressentie lors d’une semaine marquée par trois féminicides en deux jours au Sénégal et d’autres drames ailleurs, au point de ne plus pouvoir rien faire. Une autre amie conseille d’apprendre à réguler ses émotions plutôt qu’à fuir l’information.

Pourquoi les participantes jugent-elles les jeunes générations désensibilisées ?

Elles partent d’une scène vue dans un bus, où un adolescent regarde sur TikTok la vidéo d’un homme abattu puis passe à la suivante. Selon elles, ceux qui ont grandi avec les réseaux sociaux consomment l’information sans prendre le temps d’y réfléchir, ce qui affaiblit l’esprit critique et rend plus facile à manipuler.

Quels livres sont cités dans cet épisode de Jotaay ?

Les participantes citent « Purification of the Heart » de Hamza Yusuf, à propos de la compétition vue comme une maladie de la civilisation, « Que crève le capitalisme » d’Hervé Kempf, dont l’une lit la conclusion, et « 1984 », pour sa description d’un pouvoir qui contrôle la pensée en appauvrissant la langue.

Sénégal

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