
L'historien François-Xavier Fauvelle, professeur au Collège de France, est l'invité d'Elgas dans Afrique, mémoires d'un continent pour retracer les grandes routes de l'Afrique médiévale. De Sijilmassa, port caravanier du sud marocain, aux côtes swahilies, il suit les caravanes, les felouques et les marchandises : le cuivre importé là où il existait déjà, le sel des forêts et du Sahel, l'or et les captifs sur les mêmes pistes, les porcelaines chinoises arrivées de réseau en réseau. Une autre lecture d'un Moyen Âge longtemps présenté comme obscur.
L’arc sahélo-swahili, du Sénégal à Madagascar
Dans Afrique, mémoires d’un continent, l’émission présentée par Elgas, l’historien François-Xavier Fauvelle, professeur au Collège de France et titulaire de la chaire Histoire et archéologie des mondes africains, retrace les grandes routes de l’Afrique médiévale à partir de son livre Les sociétés africaines au Moyen Âge : une nouvelle histoire (Gallimard). Il rappelle d’abord que ces savoirs étaient partagés à l’époque : en islam comme en Europe, on savait que des marchands allaient à la ville de Ghana ou à la ville de Mali, que des pèlerins chrétiens d’Éthiopie ou du Soudan se rendaient à Jérusalem ou à Rome. Selon lui, ils ont été oubliés à l’époque moderne, avec la rétractation des royaumes africains, la redirection des routes, l’arrivée des acteurs européens et la traite atlantique. Il décrit ensuite ce qu’il appelle l’arc sahélo-swahili, nom forgé d’après le mot arabe sahil, « rivage », et son pluriel sawahil : une bande étroite qui part de la vallée du Sénégal, suit le Sahel, la boucle du Niger et le lac Tchad, croise la vallée du Nil, traverse la Corne de l’Afrique et descend la côte de la Somalie, du Kenya et de la Tanzanie jusqu’au nord de Madagascar. C’est, explique-t-il, l’espace de la rencontre entre des acteurs venus du monde islamique et des sociétés subsahariennes. Sijilmassa, dans l’oasis du Tafilalt au sud-est du Maroc, en est un repère : « un port qui n’est pas au bord de l’eau mais qui est au bord des sables », avec ses entrepôts et ses maisons de commerce, d’où partaient entre le VIIe et le XVe siècle les caravanes vers le Ghana et le Mali. L’historien souligne que des routes existaient avant l’islam, comme celle que décrit au Ier siècle le Périple de la mer Érythrée, de la mer Rouge à la Tanzanie, mais que l’islam apporte un droit qui garantit les échanges à longue distance : les liaisons caravanières deviennent régulières, chaque année, dans les deux sens.
Il évoque aussi les royaumes chrétiens de la moyenne vallée du Nil, dans l’actuel Soudan, le royaume musulman du Kanem sur les rives du lac Tchad, et la matérialité du voyage : navires à voile sur l’océan Indien, felouques déchargées à chaque rapide du Nil, pirogues taillées dans un seul tronc sur le Niger, voyageurs à cheval dans le Sahara, suivis de dromadaires chargés du fourrage et de l’eau.
Cuivre, sel, or et porcelaine
Les tracés changent avec les siècles : vers le fleuve Sénégal aux IXe et Xe siècles, puis droit au sud vers Walata et la capitale du Ghana, que l’on écrit avec un accent circonflexe pour la distinguer du Ghana actuel, puis vers la ville de Mali, et au XVIe siècle vers Tombouctou et Gao. François-Xavier Fauvelle suit ensuite les marchandises. Beaucoup de sociétés africaines importaient du cuivre « non pas parce qu’il n’y en avait pas, mais précisément parce qu’il y en avait » : elles le connaissaient mais n’en produisaient pas assez. Il raconte le site retrouvé en Mauritanie par le naturaliste Théodore Monod après vingt jours de marche : un ou deux mètres carrés où gisaient des faisceaux de tiges de cuivre et des cauris, chargement de plusieurs dromadaires abandonné vers le XIIe siècle. Des dinars d’or frappés au Maroc ou en al-Andalus ont été retrouvés en France, notamment à l’abbaye de Cluny, un or qui a forcément traversé le Sahara. Le sel dessine une autre carte : trop d’humidité sur les côtes du golfe de Guinée pour l’évaporation, d’où une production par terre salée ou cendres de plantes dans les régions forestières, du sel gemme importé au Sahel pour la cure salée des troupeaux, des marais salants en Mauritanie et au nord du Sénégal. Les porcelaines chinoises et le céladon retrouvés sur la côte swahili, à Madagascar ou en Éthiopie ne signifient pas, prévient-il, que les marchands allaient en Chine : dans cette mondialisation médiévale, « les marchandises voyagent beaucoup plus loin que les marchands eux-mêmes ». Il revient sur le récit d’Ibn Battuta, qui croise au retour du Mali une caravane d’esclaves composée uniquement de femmes, et y lit les biais d’un regard masculin ; une source du XVIIe siècle montre pourtant une commerçante mauritanienne active dans une caravane. L’or et les esclaves, conclut-il, suivent les mêmes routes, gardées par les mêmes escortes armées, selon trois grands axes transsahariens : du Ghana ou du Mali vers le Maroc, de la boucle du Niger vers l’Algérie ou la Tunisie, du lac Tchad vers la Tripolitaine.
La dernière partie porte sur les villes nouvelles du Moyen Âge, qui se ressemblent d’une région à l’autre : mosquée centrale, place du marché, maisons des élites, construites en banco dans la vallée du Niger ou en calcaire corallien de la mer Rouge à Mogadiscio, Zanzibar et Madagascar. Son rêve d’archéologue : localiser la capitale du Mali et d’autres villes connues seulement par les textes.
Les références de l’épisode
- Les sociétés africaines au Moyen Âge : une nouvelle histoire : le livre de François-Xavier Fauvelle paru chez Gallimard, point de départ de l’entretien.
- Le Rhinocéros d’or : son ouvrage précédent sur le Moyen Âge africain, cité par Elgas.
- Collège de France : François-Xavier Fauvelle y est titulaire de la chaire Histoire et archéologie des mondes africains.
- Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois : le festival où l’animateur et l’historien se sont croisés quelques jours avant l’enregistrement.
- Sijilmassa : la ville de l’oasis du Tafilalt, au sud-est du Maroc, port caravanier vers le Ghana et le Mali.
- Périple de la mer Érythrée : texte grec du Ier siècle qui décrit une route de la mer Rouge à la Tanzanie.
- Royaume du Kanem : royaume musulman apparu vers le IXe ou Xe siècle au nord-est du lac Tchad.
- Théodore Monod : le naturaliste qui a retrouvé en Mauritanie un chargement de cuivre et de cauris abandonné vers le XIIe siècle.
- Ibn Battuta : le voyageur dont le récit éclaire le sort des femmes dans les caravanes transsahariennes.
- Abbaye de Cluny : des dinars d’or frappés au Maroc ou en al-Andalus y ont été retrouvés.
- Ali Farka Touré : le musicien malien dont un titre est diffusé pendant l’émission.
Au fil de l’épisode
- 00:00:08 : ouverture de l’émission sur les routes de l’Afrique médiévale
- 00:02:04 : présentation de François-Xavier Fauvelle et de son livre
- 00:02:55 : comment devient-on médiéviste de l’Afrique
- 00:04:17 : des savoirs partagés au Moyen Âge, puis oubliés
- 00:05:35 : l’arc sahélo-swahili, du Sénégal à Madagascar
- 00:07:59 : Sijilmassa, port caravanier au bord des sables
- 00:09:37 : l’islam, son droit commercial et les routes plus anciennes
- 00:11:22 : une ville citée par les sources grecques et toujours introuvable en Tanzanie
- 00:12:33 : le Nil, le lac Tchad, les royaumes chrétiens de Nubie et le Kanem
- 00:14:08 : voiliers, felouques, pirogues et dromadaires
- 00:16:45 : de Sijilmassa à Tombouctou et Gao, des tracés qui changent
- 00:20:32 : les routes du cuivre et le site retrouvé par Théodore Monod
- 00:22:39 : les dinars d’or jusqu’à l’abbaye de Cluny
- 00:23:34 : la carte du sel en Afrique de l’Ouest
- 00:25:50 : textiles, porcelaines chinoises et réseaux marchands
- 00:28:06 : les femmes sur les routes transsahariennes et le témoignage d’Ibn Battuta
- 00:30:03 : l’or et les esclaves sur les mêmes routes
- 00:33:21 : les villes nouvelles et leur architecture
- 00:36:01 : la route du calcaire corallien, de la mer Rouge à Madagascar
- 00:36:27 : le rêve de découverte de l’historien
- 00:37:52 : lecture des premières lignes du livre
FAQ
Qui est François-Xavier Fauvelle ?
François-Xavier Fauvelle est un historien, professeur au Collège de France et titulaire de la chaire Histoire et archéologie des mondes africains. Il est l’auteur du Rhinocéros d’or et de Les sociétés africaines au Moyen Âge : une nouvelle histoire, paru chez Gallimard. Dans l’émission, il dit avoir déjà découvert plusieurs sites en Éthiopie et rêver de localiser la capitale du Mali.
Qu’est-ce que l’arc sahélo-swahili ?
C’est le nom que François-Xavier Fauvelle donne à une longue bande qui va de la vallée du Sénégal au nord de Madagascar, en passant par le Sahel, le lac Tchad, la vallée du Nil, la Corne de l’Afrique et la côte est-africaine. Il le forge d’après le mot arabe sahil, « rivage », et en fait l’espace de rencontre entre le monde islamique et les sociétés subsahariennes.
Pourquoi Sijilmassa est-elle décrite comme un port du désert ?
Située dans l’oasis du Tafilalt, au sud-est du Maroc, Sijilmassa avait des entrepôts et des maisons de commerce où l’on stockait les marchandises et engraissait les chameaux. Selon François-Xavier Fauvelle, les caravanes en partaient vers le Ghana et le Mali comme des navires à travers l’océan, entre le VIIe et le XVe siècle, et y revenaient quelques mois plus tard.
Pourquoi l’or et les esclaves suivaient-ils les mêmes routes à travers le Sahara ?
D’après l’historien, l’or pèse peu et se transporte facilement, à condition que d’autres marchandises traversent aussi. Les captifs comme l’or exigeaient la protection d’escortes armées contre les bandits. Trois grands axes en résultent : du Ghana ou du Mali vers le Maroc, de la boucle du Niger vers l’Algérie ou la Tunisie, du lac Tchad vers la Tripolitaine, en Libye actuelle.
Comment produisait-on le sel en Afrique de l’Ouest au Moyen Âge ?
Sur les côtes du golfe de Guinée, l’air est trop humide pour faire évaporer l’eau de mer. Les régions forestières faisaient donc évaporer de la terre salée ou des cendres de plantes, le Sahel importait des barres de sel gemme des mines sahariennes pour la cure salée du bétail, et les côtes de Mauritanie et du nord du Sénégal exploitaient des marais salants.
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